Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 12:08

 

http://imageshack.com/a/img853/656/xowq.jpg

Nous arrivons de la Grande Ville. Nous avons voyagé toute la nuit. Notre Mère a les yeux rouges. Elle porte un grand carton et nous deux chacun une petite valise avec des vêtements, plus le grand dictionnaire de notre Père que nous nous passons quand nous avons les bras fatigués.

 

Ainsi commence Le Grand Cahier d’Agota Kristof, par l’arrivée de deux jumeaux chez leur Grand-Mère. Ils quittent la Grande Ville pour aller dans la Petite Ville à cause de la guerre. D’emblée on remarque la particularité des noms attribués aux personnages et aux lieux : la Grande Ville et la Petite Ville ne s’appelleront jamais autrement. Nous ne saurons rien de ces lieux et ne pourrons jamais les situer dans notre réalité. Plus tard, on apprendra qu’il s’agit de la ville de K : initiale qui fait bien entendu penser d’emblée à Joseph K, et tous les K de Kafka, mais ce sera pour un autre volume de la trilogie. La Grand-Mère, la Mère, le Père n’auront pas non plus de prénom dans ce Grand Cahier. Soit qu’ils n’ont pas d’importance pour deux jeunes enfants par les yeux desquels nous voyons ce qui est, et seulement ce qui est ; soit qu’un nom ne soit pas suffisant pour exprimer l’essence d’un élément d’une histoire, d’une vie, un lieu. On ne connaîtra pas le prénom des deux jumeaux de tout l’ouvrage contrairement à ce qu’annonce la quatrième de couv. C’est bien plus tard que l’on apprendra que les deux enfants s’appellent Claus et Lucas. On ne se nomme jamais soit même, et l’on ne peut se voir et se décrire dans un récit qui ne concerne que ce qui nous entoure et ce que nous faisons.

La narration se fait donc par le biais d’un nous in-scindable : c’est apparemment le principe de pensée de ces deux jumeaux qui ne font qu’un et se complètent dans tout ce qu’ils peuvent entreprendre, que ce soit le travail qu’ils accomplissent durement pour aider leur grand-mère dès leur arrivée, même si elle les appelle « fils de chienne », ou bien lorsqu’ils volent, ou encore défendent une petite voisine qui se fait attaquer. Ils écrivent ensemble ce qu’ils vivent, dans un Grand Cahier pour l’écriture duquel ils se sont fixés des règles :

Pour décider si c’est « Bien » ou « Pas Bien », nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.

Plus loin :

Il est interdit d’écrire : « La Petite Ville est belle », car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre.

Cette règle étant établie par les narrateurs, le récit se dégage de toute tentative émotionnelle. Ce cahier des charges narratif n’est autre qu’une mise en abîme des propres souhaits d’Agota Kristof : Le Grand Cahier, pourrait être interprété comme un simple exercice de style si seulement on oubliait tout ce qu’il contient de cruauté, de tragique, et de crudité. Les jumeaux ne montrent aucune émotion parce qu’ils doivent « décrire ce qui est ». Soit. Charge au lecteur de ressentir tout ce que le livre laisse passer. Charge au lecteur de suivre pas à pas, méthodiquement, ce qu’est la vie de deux jeunes garçons dans un pays en guerre en encaissant chaque fois davantage de chocs. C’est un incroyable roman qui s’acharne à laisser travailler les sens du lecteur, à ne lui laisser que ce dont il pourrait être témoin, sans donner les clés des coulisses, sans ouvrir inutilement la porte des pensées du/des narrateurs.

Tantôt assassins, tantôt sauveurs, tantôt menteurs pour un bien, menteurs pour un mal : toutes les actions des jumeaux sont arbitraires et ne seront pas expliquées dans ce tome, car la moindre explication ferait appel à la raison, la déraison, qu’importe ! Une once de sentiment d’emblée bannie du récit.

Jusqu’à l’ultime chapitre où l’impossible arrive, on saura tout des deux garçons et ils resteront un mystère à part entière. Qui sont-ils vraiment pour résister à toute empathie ? Pour s’entraîner à souffrir ? Pour s’entraîner, en somme, à ne jamais rien ressentir ? Pourquoi cet ultime affront qu’ils s’infligent l’un à l’autre en laissant en nous une déchirure si profonde, si incompréhensible ? Enfin, comment Agota Kristof a-t-elle réussi à faire en sorte qu’on s’attache à ces deux monstres ?

C’est brillant, bien mieux qu’époustouflant, machiavélique, cruel à tous les niveaux : les personnages, l’auteur lui-même, l’histoire. C’est surtout le premier roman d’une grande Dame de la littérature qui a bouleversé à jamais le paysage littéraire.

 

Le Grand Cahier, Agota Kristof, Points, 1995, 184 pages.

Partager cet article
Repost0

commentaires

A

j'ai pas pu résister mon coeur et je l'ai commencé aussi,


le livre semble moins dur que le film mille baisers doux
Répondre
S


Bonne lecture mon ange, bisous tout plein, Simon...



A

HOOOOOOO ça à l'air vraiment dur ce film, des scènes à peine supportable mon coeur
Répondre
S


Oui toute l'horreur de la guerre mon ange, le livre est vraiment très bien, je le dévore pour l'instant, je suis tombé dessus par hasard hier en cherchant un livre pour Sarah, mille bisous, mon
coeur, Simon...



Présentation

  • : WWW.SIMZSER.COM
  • : Je propose presque chaque jour un texte écrit comme on prendrait une photo instantanée. Les textes et poésies sont la plupart du temps, bruts et presque pas retouchés. Ils sont les reflets de mes émotions et je les dépose ici en partage. Merci à tous les rêveurs et amoureux des mots qui prendront le temps de flâner sur mes pages. N’hésitez pas à me contacter en cliquant sur «contact» ou en laissant un commentaire. Bonne visite à tous, bien amicalement, Simon...
  • Contact

Serge Gainsbourg la chanson de Prévert

Recherche

D'émaux...

 

 

Me souririez-vous ?

http://imageshack.us/a/img217/630/mesouririezvousctblog.jpg

La demoiselle...

http://img855.imageshack.us/img855/687/lademoisellepourcteblog.jpg

Le garçon assis

http://img855.imageshack.us/img855/9140/garonctblog.jpg